Il est temps de réguler Facebook et Google

Gabriel Gagnon Nouvelles, Opinion, Réseaux Sociaux, Sécurité Leave a Comment

La tempête médiatique qui frappe Facebook à propos de la gestion des données personnelles de ses utilisateurs est très forte, avec raison, et de plus en plus de voix s’élèvent pour que les gouvernements instaurent des règles pour baliser le comportement des géants de la technologie. Voici pourquoi, selon-moi, il est grand temps de réguler Facebook (lire : Pourquoi j’ai supprimé Facebook de mon téléphone), Google, Amazon, Apple, Microsoft, alouettes.

Mise en contexte : Cambridge Analytica

Cambridge Analytica est une entreprise britannique d’analyse de données spécialisée dans le profilage psychographique aux fins électorales. En français : la firme analyse des données, segmente les profils et vise ceux utiles à la campagne. En ciblant des profils précis, le parti politique ou le candidat peut créer des messages très précis, qui toucheront les désirs, les aspirations, le niveau de vie et, la plupart du temps, les peurs des gens, pour les faire raisonner le plus possible.

Cambridge Analytica Keynote

Source : Getty Images

C’est très commun et c’est en fait le fonds de commerce de Google et Facebook. Ces deux géants ont créé leur empire en vendant de la publicité ciblée sur les intérêts des internautes. La majorité du temps, elles servent à vendre des aspirateurs, des voitures, des télévisions, du maquillage… Rien de bien dangereux, donc. Mais depuis quelque temps, elle sert à des fins électorales, et ce, de façons inquiétantes. Mais soyons honnêtes, tout le monde utilise ces techniques.

Pourquoi Facebook est-il impliqué?

Pourquoi on en parle si tout le monde le fait? Parce que Facebook est plongé dans un scandale de mauvaise utilisation des données de ses utilisations. Le réseau social géant aurait, selon plusieurs publications, laissé Cambridge Analytica (CA) avoir accès à des données de quelque 50 millions de personnes.

CA, via le chercheur Aleksandr Kogan de l’Université de Cambridge, a utilisé l’application This is your digital life pour faire passer un questionnaire à environ 270 000 personnes. Le problème ici, c’est que l’application avait aussi accès aux informations de tous les amis des 270 000 participants, qu’ils aient utilisés l’app ou non. L’entreprise s’est alors servi de ces informations pour peaufiner son profilage politique. CA n’ayant pas demandé l’autorisation aux 50 millions de personnes avant d’utiliser ces données a donc enfreint les conditions d’utilisation de Facebook.

Facebook F8

Source : Wikipédia

Comble de la tromperie, les 270 000 participants originaux s’étaient fait dire que les données recueillies serviraient à des fins scientifiques. Or, Cambridge Analytica s’en est servi à des fins ultra-partisanes. Leur but était de faire élire leur client : Donald Trump.

C’est Christopher Wilye, Canadien d’origine et cofondateur de Cambridge Analytica, qui a lancé l’alerte suite à l’élection de Donald Trump. « [Cela] m’a vraiment fait réfléchir à l’effet qu’avait eu Cambridge Analytica » (source).

Les données personnelles : de l’or en bits

Vous naviguez sur la Toile, vous partagez des photos sur Facebook, vous achetez des produits, vous faites du lèche-vitrines sur Amazon, vous tweetez… Ces activités banales en 2018 sont, toutefois, très payantes pour les entreprises du Web.

Vous le savez, Facebook, Google et Twitter font de l’argent en vendant de la publicité ciblée à vos intérêts. Non, Google et Facebook ne vendent pas vos informations à des annonceurs. Les marques achètent des publicités sur des applications ou des sites web, mais pour s’assurer qu’elles atteignent leurs objectifs, ils ont la possibilité de choisir très précisément qui la verra. Mais rassurez-vous, normalement, les annonceurs n’ont pas accès aux données utilisées par Facebook et Google, ces dernières se chargent elles-mêmes du ciblage.

Réguler Facebook et Google

Source : Pixabay

Le bassin d’utilisateurs de Facebook et de Google étant tellement grand que ces activités sont devenues, comme dit plus haut, excessivement payantes. Google vend de la pub pour 95 milliards de dollars US et Facebook en vend pour 40 milliards.

Jusqu’ici, tout est normal. Ces entreprises offrent des services gratuits (Facebook, Messenger, YouTube, Google, Gmail, etc.), mais doivent tout de même faire de l’argent. En utilisant lesdits services, nous acceptons de partager nos informations aux entreprises et qu’elles les utilisent pour nous montrer de la pub. Ce n’est pas une surprise.

Il y a plusieurs autres moyens de monétiser les Big Data, mais la façon de Google et Facebook est clairement la plus répandue et surtout, la plus payante.

Il faut réguler Facebook, Google…

Pour la gestion des données

Gérald Fillion de Radio-Canada commence son article sur le site web du diffuseur public avec une citation de Guillaume Latzko-Toth, de l’Université Laval. Le chercheur affirme :

Pour moi, Facebook n’est pas le monstre, on se trompe peut-être de cible.

— Guillaume Latzko-Toth, chercheur à l’Université Laval de Québec

L’article de Gérald Fillion explique bien la situation. Le problème, ce n’est pas juste Facebook. C’est plus large, plus important. Le véritable problème, c’est toute l’industrie des mégadonnées. Une industrie florissante, qui avale sans satiété une quantité infinie de données et d’informations sur des utilisateurs qui ne sont pas toujours au courant de ce qui advient de leurs informations.

Toujours selon M. Latzko-Toth :

« La responsabilité de Facebook, est de, peut-être, mieux s’assurer de ce que l’on fait avec ces données […], que ce soit éthique, a affirmé Guillaume Latzko-Toth. Le problème que je vois principalement, c’est une certaine flexibilité par rapport à l’éthique de la recherche que l’on peut faire à partir de ces données, en particulier par des firmes de marketing avec lesquelles [Facebook] fait affaire continuellement. »

Ce marché est ces technologies sont devenues essentielles à l’économie d’aujourd’hui. Ça fait longtemps qu’on a passé le point de non-retour et trop d’entreprises sont aujourd’hui dépendantes de ce modèle économique. Le problème, c’est qu’en ce moment, aucune n’est soumise à des règlements précis sur la façon dont elle doit les gérer et les sécuriser.

Au Canada, par exemple, le secteur privé est très peu réglementé dans ce dossier. Les organismes des différents paliers de gouvernement doivent suivre des règles très strictes en ce qui a trait à la gestion des informations du public, mais le privé est sensiblement laissé pour contre, à l’exception des banques, des transporteurs aériens et des entreprises de télécommunications, puisqu’ils sont sous juridiction fédérale.

L’Union européenne a décidé de prendre les grands moyens, de son côté. En effet, tout citoyen de l’UE a le droit à l’oubli. Cette mesure permet à quiconque de demander à Google, Facebook ou n’importe quelle entité qui stocke des informations personnelles, de les oublier. Les entreprises ont l’obligation de tout supprimer et de recommencer à zéro le profil de l’utilisateur. La France, par exemple, a aussi mise à jour ses lois de protection de la vie privée en s’assurant qu’elles encadrent aussi les nouveaux secteurs de l’économie numérique. Ni le Canada ni les États-Unis n’ont mis en place des mesures du genre.

La logique de ces règles force les entreprises à accepter que même si ces données sont en leur possession, elles restent la propriété des utilisateurs et qu’ils ne fassent que donner un accord temporaire à l’entreprise pour les utiliser. Cet accord est révocable à tout moment.

On a d’ailleurs appris la semaine dernière que Facebook s’était donné le droit de télécharger tous les textos et les historiques d’appels des utilisateurs de téléphones Android. Google ayant longtemps été très mou avec les permissions sur Android (les permissions servent à l’utilisateur d’autoriser ou non une app à se servir de la caméra ou d’avoir accès aux contacts, par exemple), des entreprises comme Facebook ont tiré avantage de cette situation et les ont toutes activées.

Des règles claires, compréhensibles et serrées qui balisent la collecte de données sont donc primordiales.

Pour le bien commun

Ce n’est pas qu’une question de vie privée, non plus. Ces entreprises font face à de graves problèmes éthiques et si elles n’y répondent pas, plusieurs experts sont d’avis que c’est le tissu social qui continuera à s’effriter et, à terme, c’est la démocratie et le mode de vie occidental qui en souffrira le plus.

On l’a vu avec les élections de 2016 aux États-Unis. Le populisme a gagné parce qu’il a réussi à parler aux peurs de gens, oui, mais surtout parce qu’il a réussi à atteindre les oreilles des gens susceptibles d’adhérer à ce genre de discours. Les médias traditionnels, et on s’entend qu’eux non plus ne sont pas parfaits, ne sont plus le pare-feu entre les idées radicales et le grand public. Grâce aux médias sociaux, les idées extrêmes peuvent se propager comme une traînée de poudre et raisonner très fort dans des chambres d’échos (une expression très à la mode).

Facebook, Twitter, YouTube et Reddit sont tous sur la ligne de feu de ce phénomène. Leurs algorithmes, leurs communautés fermées qui ne se parlent à peine entrent-elles, leurs armées de troll et leur incapacité à contenir les discours haineux font que des propos jugés inacceptables il y a quelque temps trouvent soudainement un public prêt à les accueillir et à les partager plus loin, plus fort.

Les gouvernements occidentaux sont, toutefois, assez impuissants face à ce phénomène. Nos chartes de droits et libertés ont été faites de façon à ce que la liberté d’expression soit intouchable. Ainsi, ça empêche la rédaction de lois qui limitent les discours extrêmes qu’on retrouve sur ces plateformes et qui minent l’ambiance de nos démocraties. Les fausses nouvelles en sont un excellent exemple.

On ne peut pas être contre le principe, je dois l’avouer. La liberté d’expression est essentielle au bon fonctionnement de notre culture politique. Par contre, si la démocratie recule à cause de ces discours, de ces fausses nouvelles, de l’ingérence de nations hostiles à notre mode de vie, ne devrions-nous pas songer à moderniser nos constitutions ou, du moins, à réfléchir à nouveau à ce qui est permis et ce qui ne l’est pas?

Je n’ai pas de réponses…

Je n’ai pas la solution à tous ces problèmes, comme vous pouvez le remarquer. Mon billet a pour objectif de faire avancer les discussions et les réflexions que nous devons avoir sur le rôle qu’ont ces entreprises technologiques dans nos vies. Des entreprises qui, je le rappelle, n’ont pas nécessairement le bien commun en tête lorsqu’ils créent quelque chose. Leur but premier est, après tout, de satisfaire leurs actionnaires et de créer de la richesse.

Cette industrie est un monde fascinant, qui était rempli de promesses et qui a encore beaucoup de possibilités pour enrichir nos vies. Ces entreprises ont réussi à créer des produits essentiels à nos communications et à nos vies sociales et professionnelles. Je crois toutefois qu’il est maintenant essentiel, pour le bien de tous, que ceux qui nous représentent se penchent sur des façons de nous protéger.

Non sans ironie, je vous invite maintenant à me suivre sur Twitter, Facebook, Instagram et YouTube.

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